Patrice Huerre est psychiatre des hôpitaux, chef de service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent de l’établissement public de santé Erasme à Antony. Il a publié Père solos, pères singuliers ? chez Albin Michel en 2010. Il nous donne aujourd’hui son avis « bien tranché » !

Daddy Coool : Les pères seuls représentent-ils réellement un phénomène nouveau ?

Patrice Huerre : Il n’est pas nouveau, mais auparavant, c’était pour des raisons de veuvage. Ce qui est nouveau, ce sont les causes et le nombre. En 2006, il y avait 344 000 pères solos. En 2012, ils étaient 450 000. Et encore, ce sont les chiffres de l’INSEE qui tiennent compte seulement des couples déclarés.
Les chiffres augmentent et on va dans le sens d’autres pays, comme le Canada. Aujourd’hui, un couple sur deux divorce.

DC : On voit des pères qui se perchent sur des grues ou des églises pour avoir la garde de leurs enfants. Où en est-on ?

PH : Les choses changent. Aujourd’hui, on voit des mères qui ne culpabilisent pas de laisser la garde des enfants aux pères.
Il y a aussi une nette augmentation de la garde alternée. On est passé de 12 % en 2006, à 21 % en 2012. Des gardes qui sont attribuées par des juges pour enfants, qui sont très majoritairement des femmes.

DC : Les pères sont-ils devenus des mères comme les autres ?

PH : C’est devenu moins difficile pour eux d’accepter un rôle qui ne soit pas seulement dans l’autorité, mais aussi dans le réconfort. Lire des histoires, le change des couches, les biberons… Cela s’explique par l’évolution de la place de la femme dans la société qui rejaillit sur la distribution des rôles pères/mères.
Par ailleurs, si les pères peuvent évoluer, c’est parce que les mères leur laissent la place. Contrairement aux apparences, ce sont toujours les femmes qui initient.

DC : Un père seul doit-il prendre les deux rôles ?

PH : Il les prend de fait, au quotidien. Mais il y a un piège à vouloir prendre deux rôles, comme si les enfants n’avaient pas de mère ? Alors qu’ils en ont une. Même si elle est décédée, ils ont une mère que le père doit faire vivre par les évocations, les souvenirs.
Le père ne doit jamais faire comme si la mère n’existait pas.

DC : Beaucoup de pères solitaires ont peur de présenter leur nouvelle copine à leurs enfants ?

PH : Oui, souvent, la petite-amie est en coulisse. Les pères ont souvent peur qu’elle altère la relation père/enfants. Ils ont donc des relations secrètes et beaucoup ne rendent leur relation officielle qu’une fois que les enfants sont grands.
Tout enfant espère toujours que ses parents vont se remettre ensemble. Donc, une nouvelle amie, c’est toujours malvenu. Mais ce n’est pas la question. La question est de savoir si le père est capable d’assumer deux rôles : celui de père et celui d’homme.
Ne pas être investi 100 ou 200 % dans sa fonction de père, c’est envoyer un bon signal. On est père, mais on n’est pas que père. D’ailleurs, souvent les enfants se reprochent d’avoir empêcher leur père de mener leur vie.

DC : Les pères qui redeviennent célibataires aiment souvent jouir de leur liberté. C’est assez incompatible avec la paternité.

PH : Tout dépend des conditions de changement de situation : est-ce un décès, une maladie psychiatrique, parce que la mère est partie à l’étranger pour son boulot, parce que le père s’est fait mettre dehors ou la mère…

DC : On a l’impression que les pères découvrent les soucis des mères célibataires ?

PH : Les père du 21ème siècle connaissent les problèmes des mères seules depuis toujours. Les pères solos d’aujourd’hui sont encore des pionniers et ils auraient tout intérêt à se tourner vers les femmes pour bénéficier de leur longue expérience en la matière.